Conférences 2023

Samedi 9 Décembre

Regards sur un architecte manceau du XXe siècle : Maurice Levesque

Maxime Bruant

 

Maurice Levesque (1877-1976) est un architecte manceau permettant de comprendre, à travers son travail, la société dans laquelle il vit : celle de la fin du XIXe siècle et particulièrement du début du XXe siècle, marquée par une forte urbanisation répondant à une importante croissance démographique. En 1897, sa formation débute au côté d’un architecte déjà en poste, Louis Albin Raoulx. Les diverses mobilisations militaires de Maurice Levesque entravent considérablement sa formation. Néanmoins, dès 1908 jusqu’en 1930-1942, il travaille principalement au sein de la ville où de nombreux architectes s’activent.

Le XXe siècle peut être entrevu par le biais des réalisations de Maurice Levesque, grâce à l’instauration, en 1902, dans les communes de plus de 20 000 habitants, du permis de construire. Ces dossiers conservant les demandes et plans deviennent une source permettant de distinguer les modes de vie de la population. De plus, l’ouverture, en 1908, d’un bureau d’hygiène municipal et d’un laboratoire d’analyses de bactériologie et de chimie, facilite la codification des premières règles d’hygiène qui influencent celles du bâti.   

Dans ce contexte d’urbanisation croissante de la ville, Maurice Levesque répondra à de nombreuses commandes. 217 constructions, dont 87,6 % de maisons individuelles ont été recensées. Le reste des productions sont de types variés : locaux commerciaux, garages, entreprises industrielles (Neyret, Pernod…). L’architecte a établi les plans de 186 maisons individuelles dont seulement 109 demeurent dans le paysage urbain du Mans où la grande majorité a été réalisée dans l’ouest de la ville, l’est étant plutôt choisi par des clients plus aisés. Ce type d’habitat permet de comprendre le travail architectural ainsi que les évolutions stylistiques grâce à l’emploi de la pierre, de la brique, les sculptures en façade d’inspiration « villégiature » ou encore des mancelles. Mais les plans établis par Maurice Levesque ont disparu. La typologie la plus reconnue de l’architecte est les Habitations Bon Marché, représentées par la photographie de la maison, au 12 rue des Mûriers ; elle apporte aussi un vocabulaire architectural commun entre les 24 constructions de ce type, entre 1922 et 1930. Dans un contexte de crise économique, ces habitations doivent répondre à un besoin de logement à un faible coût.

Maison rue des Mûriers12 rue des Mûriers 1923

Il n’est pas rare de retrouver aujourd’hui dans l’ouest du Mans, ce type de façades reconnaissables par le soulignement des ouvertures avec de la brique et de la pierre. Ces œuvres architecturales sont les témoins d’un passé qui, pour l’essentiel, n’a pas été protégé.

Aussi sont-elles susceptibles de disparaître.

Samedi 14 octobre

La villa du Rond ou la faïencerie retrouvée

Claude Brossier

L’histoire locale est riche de poteries et de faïenceries. Mais la mémoire collective en avait effacé une. Et pourtant c’était la plus importante à son époque ! Quel est ce patrimoine oublié de la terre sarthoise ?

 

Une forêt de 1200 hectares parcourue par six magnifiques avenues empierrées et bordées de grands arbres, avenues qui se croisaient vers le centre en un très vaste rond-point. Ce lieu appelé le Rond, accueillait au XIXe siècle, au cœur de la forêt de Bonnétable, une immense entreprise. Fondée en 1832 par la Duchesse de Montmorency, propriétaire des terres de Bonnétable, cette manufacture était à l’époque, la plus grande usine sarthoise pour la production de poteries utilitaires. Par héritage, trois générations de la famille de La Rochefoucauld furent les propriétaires successifs jusqu’à la fermeture en 1912 pour raisons économiques.

Durant ses 80 ans d’activité, cette manufacture était connue sous diverses appellations : Poterie du Rond, Faïencerie de La Villa, La Villa du Rond, l’Usine de la Villa. Le premier directeur, M. Rheinler, venait d’Ivry-sur-Seine. À la Villa, la main-d’œuvre était locale. Elle comprenait des anciens potiers de Prévelles, mais aussi des employés plus spécialisés venus de toute la France. Un outillage perfectionné : une machine à vapeur de huit CV (l'une des six présentes en Sarthe), qui entraînait un cylindre à broyer la terre, et un moulin à broyer les couleurs (émaux) amenèrent des progrès sensibles et appréciés. L’usine était équipée d'immenses fours à bois (4 en 1878) de 6 mètres de hauteur pour une section de 3 mètres.

La production des poteries utilitaires atteignait 400 000 articles en 1841, nécessitant 400 m3 d’argile. La zone de vente s’étendait alors sur le Maine et la Basse Normandie.

La Villa du Rond se distingua dans la seconde moitié de son existence par une production de faïences artistiques de qualité, dans l’esprit du XVIIIe siècle et les styles de Delft, Marseille, Rouen ou Nevers. Henri Grison, un directeur arrivé en 1900, voulut même spécialiser l’usine dans la faïencerie artistique. Le Rond visait alors une riche clientèle à travers les grands magasins parisiens qui vendaient ses faïences de luxe à des clients fortunés français, anglais voire américains. Ces productions artistiques étaient commercialisées aussi aux USA. Un exceptionnel cor de chasse de style Delft bleu monochrome à décor de fleurs et de blason est exposé au Metropolitan Museum (Met) à New York. C'est un don de Mary Elizabeth Adams Brown (1842-1918), écrivaine américaine. Une pendule en forme de château féodal à deux tours est au Musée des Arts de Chicago. Un pichet anthropomorphe représentant Napoléon 1er est au Musée national des châteaux Malmaison et Bois Préau. L’Empereur arbore toujours son célèbre bicorne et tient son bras gauche dans le gilet.

Une page du patrimoine sarthois a été retrouvée.

Samedi 15 avril

L’Alimentation en eau de la ville du Mans 

de l'Époque romaine à nos jour

Michel Haguet

De l’époque romaine à nos jours, l’alimentation en eau a profondément marqué et transformé le quotidien des Manceaux. Actuellement, dans l’agglomération mancelle, les habitants ne manquent pas d’une bonne eau, produite chaque jour par l’Unité de Production d’Eau Potable de l’Épau (UPEPE). Il n’en fut pas toujours ainsi pour les Cénomans, autant pour l’abondance que pour la qualité.

L’histoire témoigne de la difficulté rencontrée par les responsables municipaux successifs à acheminer le précieux liquide depuis les sources vers les usagers, d’autant que les problèmes d’hygiène furent de plus en plus pressants au fur et à mesure de la croissance démographique et de l’extension de la cité.

En 280, les Romains dirigèrent les eaux des sources et des ruisseaux vers Vindinum au moyen d’aqueducs. Plusieurs d’entre eux sont bien identifiés et proviennent de zones de captage situées sur Sargé, Saint-Pavace, Coulaines et de la vallée d’Isaac. La nappe phréatique de ce quartier Nord-Est alimenta, de ses eaux pures et fraîches, la ville jusqu’en 1854.

Avec le développement démographique et industriel, les sources devenues insuffisantes pour satisfaire les besoins, l’eau fut puisée dans la rivière l’Huisne, tout d’abord au Gué de Maulny, et distribuée sans être filtrée jusqu’en 1906.

Une nouvelle usine fut installée en 1906 à l’Épau. De nos jours, l’eau est toujours puisée dans l’Huisne et distribuée, après filtrage, sur le territoire des 17 communes de Le Mans-Métropole et sur 33 autres communes sarthoises.  

À toutes les époques, les édiles se sont  préoccupés des moyens de fournir de l’eau aux Manceaux, que ce soit par le captage des sources, le creusement de puits,  la construction d’ouvrages d’art. Ils en ont assuré la distribution par divers types d’équipements : aqueducs, tuyaux de plomb, terre vernissée, fonte, PVC. Ce service public mobilisera encore longtemps l’énergie des hommes, ainsi que les crédits afférents, afin de satisfaire tous les besoins domestiques, agricoles et industriels de la population.             

Vendredi 17 mars

 Jules Verne

Jacques Favrot et Bernard Terrier

Exploration et aventure, science et géographie, connaissance et curiosité au service du plaisir d’apprendre, ainsi apparaît Jules Verne, écrivain populaire, devenu un mythe à lui seul, aux côtés des écrivains classiques du XIXème siècle.

Son aventure littéraire commence en Ballon, pendant cinq semaines, en 1863, sous le second Empire, et s’achève par L’Invasion de la mer en 1905, sous la IIIème République. Pendant plus de quarante ans, ses 62 romans et ses 18 nouvelles ont emporté le lecteur De la Terre à la Lune à Vingt mille lieues sous les mers, dans Les Indes noires et Le château des Carpathes, sur les traces de Michel Strogoff, du Capitaine Nemo, de Robur le Conquérant, tous des héros prométhéens. Les voyageurs de Jules Verne ont arpenté la terre, traversé les airs, sondé la profondeur des océans, et même exploré le temps. Son Voyage au Centre de la Terre plonge le narrateur dans le passé qui a précédé la naissance de l’homme.

Jules verne voyages extraordinaires

Jules verne voyages extraordinaires une semaine en ballon

En effet, les romans de Jules Verne mettent en scène le monde entier.

Jules Verne a toujours été passionné par la géographie, les cartes, les voyages et les explorations : « C’est ma passion des cartes et des grands explorateurs du monde entier qui m’a amené à rédiger le premier de ma longue série de romans géographiques ». C’est ainsi que le Capitaine Hatteras plantera le drapeau anglais sur le pôle Nord, que Les Enfants du capitaine Grant feront un tour du monde en suivant la ligne droite du 37ème parallèle, et en traversant toujours en ligne droite, l’Afrique, l’Australie, et la Nouvelle Zélande, avant de rejoindre l’île Tabor. Sa passion de la géographie le conduira même à rédiger et publier une Géographie de la France illustrée et de ses colonies (1867), et une Histoire des grands voyages et des grands voyageurs (1878).

Jules Verne croyait aussi en la science du futur. Les machines qui peuplent ses romans ressemblent à un acte de foi : « Tout ce qu’un homme est capable d’imaginer, d’autres hommes seront capables de le réaliser. » Son imagination est sans limite. Paris au XXème siècle décrit la ville moderne du futur. Le Nautilus de Nemo a les caractéristiques d’un sous-marin nucléaire. Les engins volants de Robur le Conquérant sont constitués de « papier en paille, devenus métal sous la pression. » L’obus De la Terre à la Lune « sera en aluminium ». L’écrivain place les matériaux au cœur des réalisations technologiques, ainsi de l’électricité et des batteries au sodium auxquelles il porte un grand intérêt.

La pensée vernienne n’est pas absente des Voyages extraordinaires ;

elle est même imprégnée des idées du XIXème siècle.

La famille est pour Jules Verne le lieu privilégié de l’éducation des enfants, et les mères y jouent un rôle prépondérant. Les autres lieux, école, lycée, université et grandes écoles, sont des lieux de savoir nécessaires. Mais la véritable éducation, chez Jules Verne, est ailleurs : c’est l’école de l’Aventure, l’école de la vie, par le voyage initiatique. L’enseignement consiste d’abord à faire des enfants « des hommes ». Le savoir et l’expérience leur sont transmis par « un maître de vie », (père spirituel). Jules Verne se veut créateur d’une « école parallèle » à l’école de la République. Les biographes de Jules Verne le définissent comme « un bon bourgeois », conformiste mais rebelle et libertaire, quarante-huitard, et sensible aux idées saint-simoniennes.

Sa sympathie quarante-huitarde est clairement avouée à l’égard des peuples opprimés. Six romans des Voyages extraordinaires s’inscrivent dans le contexte social de revendication d’une nationalité par un groupe ethnique. Il en est de même de son anti-esclavagisme qui fait de lui un héritier de la révolution de 1848. Nord contre Sud a pour thème la guerre de sécession aux Etats-Unis et l’affranchissement de tous les esclaves d’une plantation ; Un Capitaine de quinze ans retrace l’histoire de la traite négrière, du trafic des esclaves, et du cannibalisme. Le thème saint-simonien du progrès et des grands travaux est aussi très présent dans les Voyages extraordinaires. L’homme doit dominer la nature et réaliser la mise en valeur des ressources de la planète par son savoir-faire. Nombreux sont les romans verniens où surgissent des « cités idéales », « utopiques » fondées sur le savoir, la science, le travail et engagées dans la voie du progrès. Jules Verne justifie ce progrès scientifique au moyen des grands travaux : Le transsaharien dans Robur le Conquérant, « long ruban de fer qui doit relier Alger à Tombouctou » ; Le transasiatique, emprunté par Claudius Bombarnac sur plus de 6000 km, « un de ces rubans de fer qui finira par cercler notre globe  comme un muid de cidre ou une balle de coton. » Et on peut citer aussi L’Invasion de la mer, son dernier roman, dont le sujet est la construction d’un canal rattachant le golfe de Gabès aux chotts (lacs salés) du Sud-tunisien au Sud-Constantinois, et accessible aux navires de haute mer. Projet initié réellement par un certain François Roudaire, défendu par Lesseps, projet qui ne sera pas concrétisé.

L’académie française refusera à Jules Verne l’immortalité,

mais ses œuvres permettent à chacun de conserver,

selon l’épitaphe de sa tombe, « l’éternelle jeunesse. »

Vendredi 13 janvier

Jules Hervé-Mathé, artiste-peintre et professeur de dessin (1868-1953)

Didier Béoutis

 

Né à Saint-Calais-du-Désert (Mayenne), mais installé très jeune à Langres, passionné de dessin et de peinture, élève notamment d’Albert Maignan, Jules Hervé commence sa carrière, en 1891, comme professeur de dessin au collège d’Épinal, où il ouvrira une école municipale de décoration, dont les résultats lui vaudront en 1900, une médaille d’argent à l’Exposition universelle.                                       

Nommé professeur de dessin au lycée du Mans, en 1899, il y restera, jusqu’à sa retraite, en 1933, y assurant un enseignement de haute qualité. Durant la même longue période, il sera, parallèlement, chargé des fonctions de directeur de l’École municipale de dessin. Il développera, de façon très importante, cette école qui deviendra « l’École des arts appliqués Albert Maignan », formant des élèves comme Maurice Loutreuil, Théodore Boulard, et les futurs « Grands prix de Rome » André Bizette-Lindet, Gaston Pauloin et Simone Latron.

Dès 1906, il s’installera, avec son épouse, dans l’hôtel de Vaux qu’il restaurera, devenant ainsi un pionnier de la rénovation de notre vieille ville. En 1908, afin d’éviter toute confusion avec un neveu artiste-peintre, il ajoutera, à son patronyme, celui de son épouse, adoptant, ainsi, le nom d’artiste d’ « Hervé-Mathé ». Veuf, il se remariera en 1920, le couple donnant naissance, à une fille, Juliane (1921-2006), qui sera, à son tour, professeur de dessin et artiste-peintre.

Hervé-Mathé, que l’on peut classer comme paysagiste postimpressionniste est l’auteur d’un nombre très important de toiles, sur des sujets divers (scènes dans le Vieux-Mans, la campagne sarthoise, bretonne, normande, les ports bretons et méditerranéens, la Seine à Paris…).

Il travaille la lumière : les ciels et leurs reflets dans l’eau, saisissant, souvent sur le vif, aurores et couchers de soleil. Les personnages y figurent, mais souvent de façon secondaire. S’il n’a pas « innové » en peinture, ses toiles sont d’une très grande finesse. En septembre 1917, une « mission artistique aux armées » lui aura permis de produire des scènes de soldats, principalement coloniaux.

Hervé-Mathé est, décédé en 1953, âgé de 85 ans. En 1989, son œuvre a fait l’objet, au Mans, d’une exposition rétrospective. Elle a été dispersée, à la suite de plusieurs ventes à l’hôtel des ventes de Bayeux. On peut trouver ses toiles, notamment au Musée des Invalides (les scènes de soldats), aux musées du Mans, de Sablé, Brest, Laval, Langres, Annecy, Le Bourget,  Grenoble… Trois reproductions de ses tableaux figurent, à l’initiative des peintres en bâtiment du Mans, sur le pignon d’un immeuble, place de l’Éperon. Il s’agit du seul hommage « public » d’Hervé-Mathé au Mans, dont le nom mériterait, pourtant, d’être donné à une voie, une école ou tout autre établissement municipal.